Introduction : une question qui ébranle tout

Il existe un sujet qui, lorsqu’il est traité sérieusement, touche le cœur même du christianisme institutionnel : la question du Canon du Nouveau Testament, c’est-à-dire comment l’Église a décidé quels livres sont “inspirés”, “sacrés”, et normatifs, et lesquels ne le sont pas.

Car le christianisme affirme généralement que sa foi repose sur une “révélation” transmise dans des “Écritures” inspirées. Mais une question simple surgit immédiatement :

Sur quelle base précise l’Église a-t-elle choisi les 27 livres actuels du Nouveau Testament ?
Quels critères ? Quelle méthode ? Quelle vérification ? Quel consensus initial ?

Et lorsqu’on remonte l’histoire, on découvre un fait majeur : le canon n’a pas existé d’un bloc, et il n’a pas été reconnu immédiatement.


1) Une réalité historique incontournable : le canon change selon les siècles

L’histoire montre que le canon du 1er siècle n’est pas celui du 2e, ni celui du 3e, ni celui du 4e.
Et ce débat ne fut pas une querelle marginale : il dura longtemps.

Des listes divergent, des communautés hésitent, des “Pères” s’opposent, et certaines Églises lisent des textes aujourd’hui exclus, tandis que d’autres rejettent des textes aujourd’hui inclus.

Ce qui ressort, au final, c’est souvent une conclusion embarrassante :

“Avec le temps, ce sont ces livres-là qui ont fini par être acceptés.”

Autrement dit : la sélection apparaît rétrospective, plus qu’adossée à une démarche rigoureuse et contrôlable.


2) Dionysios de Corinthe : un témoin du IIe siècle… et une preuve gênante

Prenons un exemple clé rapporté par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique : Dionysios, évêque de Corinthe (IIe siècle).

Ses écrits ont presque entièrement disparu — et c’est déjà un point frappant : la tradition chrétienne a perdu une immense partie de son patrimoine. Nous ne possédons de Dionysios que des fragments conservés par Eusèbe.

Et que dit Eusèbe ?

a) Des “lettres catholiques” hors du Nouveau Testament

Eusèbe rapporte que Dionysios a écrit des “lettres universelles” (ou “catholiques”), un terme étonnant, puisque c’est aussi l’étiquette donnée à certaines lettres incluses dans le NT (Jacques, Pierre, Jean, Jude).

Cela soulève déjà une question :
si des lettres “catholiques” circulaient et étaient honorées, qu’est-ce qui les distingue réellement des lettres qui entreront plus tard dans le canon ?

b) La lettre de Clément de Rome lue publiquement “depuis le début”

Dionysios mentionne la lettre de Clément de Rome aux Corinthiens (souvent appelée 1 Clément) et atteste qu’elle était lue publiquement dans l’Église “depuis le début”.

C’est capital, car la lecture liturgique publique était, dans la mentalité antique, un marqueur de “sacralité” :

  • les Juifs lisaient les Écritures au sabbat,
  • les chrétiens héritent de cette pratique,
  • lire un texte “à l’assemblée” revient à le traiter comme référence religieuse.

Donc, un texte non canonique aujourd’hui, était lu comme autorité très tôt.

Conséquence :

l’idée que le canon actuel aurait été évident dès l’origine ne tient pas.

3) Une déclaration explosive : falsification, coupures et ajouts très tôt

Toujours chez Dionysios, Eusèbe rapporte un passage frappant : Dionysios se plaint que ses lettres aient été manipulées :

  • des gens y ont ajouté des choses,
  • en ont supprimé,
  • les ont déformées.

Et il enchaîne par une phrase lourde de sens : si certains falsifient des écrits “moins importants”, il n’est pas étonnant que d’autres aient tenté d’altérer aussi les écrits plus importants.

Même si certains tentent de minimiser la portée de cette phrase, l’idée générale est claire :
l’environnement textuel chrétien ancien est traversé par des manipulations, des variantes, des contestations, et des luttes d’autorité.


4) Sérapion d’Antioche et “l’Évangile de Pierre” : une scène qui résume la crise

Autre cas marquant : Sérapion d’Antioche (fin IIe – début IIIe siècle). Eusèbe cite un texte où Sérapion parle de ce qu’on appelait “l’Évangile de Pierre”.

a) Sérapion admet d’abord ne pas l’avoir lu

Il visite une communauté, apprend qu’ils utilisent un texte appelé “Évangile de Pierre”, et déclare en substance :

“Si c’est votre seule source de désaccord, lisez-le.”

Or, cela surprend : comment un évêque d’un siège majeur, chargé de préserver l’orthodoxie, peut-il traiter aussi légèrement un écrit censé structurer la doctrine ?

b) Puis il revient après enquête et le rejette

Plus tard, il obtient le texte, l’étudie (avec l’aide de ceux qui l’avaient déjà analysé), et conclut :

  • il contient des choses correctes,
  • mais aussi des ajouts problématiques,
  • et il le rejette.

Ce passage est révélateur : il décrit un processus où un texte circule, est attribué à un apôtre, est lu, puis plus tard jugé et rejeté.

Et ce scénario pose une question directe :

sur quoi repose la certitude que d’autres écrits acceptés n’ont pas connu exactement le même schéma ?

5) Denys d’Alexandrie et l’Apocalypse : critique “chapitre par chapitre”, et accusation de titre falsifié

Dernier exemple majeur : Denys d’Alexandrie (IIIe siècle), figure immense de l’Église d’Orient.

Il parle du Livre de l’Apocalypse (Révélation) et explique que certains l’ont :

  • rejeté totalement,
  • critiqué chapitre par chapitre,
  • déclaré “vide de sens et sans preuves”,
  • et surtout : accusé son titre d’être falsifié.

Autrement dit : “ce n’est pas réellement de Jean”, “l’attribution est trompeuse”.

Denys, quant à lui, adopte une position étrange :

  • il n’ose pas rejeter le livre,
  • parce que beaucoup le respectent,
  • mais il admet qu’il le trouve au-delà de sa compréhension,
  • et surtout il affirme : ce Jean n’est probablement pas Jean fils de Zébédée (l’apôtre).

a) Argument central : le style grec et l’identité de l’auteur

Denys utilise un argument connu :
les différences de style et de langue entre l’Évangile selon Jean (et l’épître) et l’Apocalypse sont si fortes qu’il estime impossible que ce soit le même auteur.

Il affirme même que :

  • l’Évangile et l’épître ont un grec soigné,
  • l’Apocalypse contient des tournures plus rugueuses et des irrégularités.

Mais cela mène à un problème plus grave :
si l’auteur n’est pas l’apôtre Jean… alors qui est-il ?

Et Denys l’avoue : il ne sait pas. Il parle d’un autre “Jean”, possiblement un homonyme, un “Jean” non identifié clairement.


6) Conclusion : la foi ne peut pas reposer sur une base aussi flottante

En réunissant ces témoignages, un constat s’impose :

  1. Des textes non canoniques furent lus “depuis le début” dans des Églises majeures.
  2. Des écrits circulaient sous des noms apostoliques, acceptés ici, refusés là.
  3. Des Pères eux-mêmes admettent l’existence d’additions, retraits, falsifications.
  4. Des livres aujourd’hui inclus (comme l’Apocalypse) furent vivement contestés et accusés de porter un titre falsifié.
  5. Même quand un livre est “accepté”, l’identité exacte de l’auteur demeure parfois inconnue ou disputée.

Dès lors, la grande question revient :

Comment bâtir une religion sur un corpus dont la constitution a été disputée pendant des siècles, dont les critères ne sont pas uniformes, et dont les attributions sont parfois incertaines ?

Si le fondement textuel n’est pas stable et vérifiable, alors l’édifice doctrinal construit dessus devient fragile.


Petite phrase de clôture (optionnelle, style site)

Le sujet du canon n’est pas un détail technique réservé aux spécialistes : c’est la question de base, celle qui précède toutes les autres. Avant de discuter des doctrines, il faut d’abord répondre à une chose :

d’où viennent exactement les livres censés fonder ces doctrines ?

L’histoire du canon du Nouveau Testament montre que la distinction entre textes “inspirés” et “apocryphes” ne repose pas sur des critères clairs appliqués dès l’origine, mais sur un processus tardif, conflictuel et largement rétrospectif.