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Introduction. Un malaise grandit en Europe : derrière nombre de campagnes médiatiques et politiques stigmatisant l’islam se cache un acteur inattendu. Selon plusieurs investigations récentes, les Émirats arabes unis (EAU) – une monarchie du Golfe pourtant officiellement « musulmane » – mènent depuis des années une véritable guerre de l’ombre contre l’islam et les organisations musulmanes du Vieux Continent ce que nous allons démontrer.

Financée par les pétrodollars d’Abu Dhabi, cette campagne secrète a influencé des décisions gouvernementales en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Autriche ou en France, détruit des réputations et même conduit à la faillite d’entreprises parfaitement légales.

Ses artisans n’hésitent pas à corrompre des canaux sensibles – jusqu’à des bases de données bancaires confidentielles – pour faire passer des militants musulmans pour des terroristes. (Des enquêtes internationales (« Abu Dhabi Secrets », Mediapart, Der Spiegel, The New Yorker) ont révélé que les Émirats arabes unis ont mandaté la société suisse Alp Services pour diffuser de fausses informations sur des intellectuels, militants ou ONG musulmanes en Europe. Ces opérations incluaient l’envoi de rapports biaisés à des banques, provoquant le gel de comptes ou des soupçons de “financement du terrorisme”. Certaines données ont été obtenues illégalement, parfois en corrompant des canaux sensibles, au mépris des droits fondamentaux et du secret bancaire.)

Fait troublant : le principal artisan de cette guerre idéologique n’est autre que Mohammed ben Zayed Al Nahyane, président des Émirats arabes unis – un chef d’État se réclamant de l’islam lui-même. Comment cet « émirat discret » est-il devenu l’un des moteurs de l’islamophobie institutionnelle en Europe ? Et par quels canaux cette guerre de l’ombre s’exerce-t-elle ? Enquête sur un basculement idéologique et un dispositif d’influence sans précédent.


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De la défense du Prophète à l’exportation de l’islamophobie

Il y a peu, les Émirats arabes unis soignaient encore leur image de pays musulman modéré, prompt à voler au secours de l’honneur de l’islam. En 2006, lors de la crise des caricatures danoises du Prophète Mohammed paix sur Lui, le ministre émirati de la Justice et des Affaires islamiques, Mohammed Al-Dhaheri, avait ainsi qualifié la publication de ces dessins blasphématoires de « terrorisme culturel » – et non de liberté d’expression. De tels propos, tenus à l’époque où le monde musulman défendait le Prophète offensé, contrastent violemment avec le discours actuel d’Abu Dhabi. Moins de deux décennies plus tard, le même État émirati apparaît en effet comme le principal instigateur d’une islamophobie qui ne dit pas son nom en Europe.

Le basculement s’opère au tournant des Printemps arabes de 2011. Ces soulèvements populaires, qui portent des mouvements Musulmans au pouvoir en Tunisie et en Égypte, affolent les monarchies du Golfe. Dès 2006, le futur président émirati Mohammed ben Zayed (surnommé MbZ) confiait déjà sa méfiance à des diplomates américains, redoutant que « si des élections avaient lieu demain [aux EAU], les Frères musulmans les remporteraient ». En 2011, la crainte émiratie devient panique : Abu Dhabi voit dans l’essor démocratique de la région une menace existentielle, « une plateforme pour les Frères musulmans afin de prendre le pouvoir », notamment après l’élection de Mohamed Morsi en Égypte. Le petit émirat pétrolier réagit par un tour de vis autoritaire chez lui – dissolution de la branche locale des Frères (le groupe Al-Islah) – puis par une offensive idéologique tous azimuts à l’étranger. En 2014, les Émirats inscrivent officiellement la confrérie des Frères musulmans sur leur liste noire des organisations terroristes. Ce revirement marque le début d’une stratégie assumée : présenter l’islam engagé comme la racine du mal, et justifier sous ce prétexte une répression large, du Moyen-Orient jusqu’aux banlieues européennes.


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2050 — Musulmans d’Amérique Foi, savoir et responsabilité pour un avenir partagé Format : PDF numérique - 16 pagesLangue : FrançaisPublic : Tout public – en priorité musulmans francophonesThématiques : Islam en Occident, avenir, éducation, dialogue, société 📝 Description À l’horizon 2050, les États-Unis connaîtront une

Abdallah et Mohammed ben Zayed : les architectes d’une croisade idéologique

Cette mutation idéologique porte la marque des deux hommes forts d’Abu Dhabi : Mohammed ben Zayed Al Nahyane (MbZ), prince héritier puis président, et son frère Abdallah ben Zayed, ministre des Affaires étrangères. Issus d’un État longtemps discret sur la scène internationale, ils vont faire des Émirats un champion de la lutte planétaire contre les « islamistes », terme fourre-tout désignant à leurs yeux tout courant de l’islam engagé.

Au sein du régime, MbZ impose une doctrine de survie : tout mouvement islamique organisé représente un rival pour l’autorité des dynasties en place. « Au cœur [de cette stratégie] se trouve un projet idéologique : l’État profond de MbZ voit tout islam engagé structuré comme un rival existentiel à la “stabilité autoritaire” » explique le chercheur Andreas Krieg, du King’s College de Londres. Convaincu que les Frères musulmans en particulier forment un « ennemi intérieur » déterminé à saper les monarchies, MbZ noue alliance avec tous les pouvoirs prêts à contrer cette influence. Dès 2013, il soutient ainsi le coup d’État militaire en Égypte contre le président Morsi (qui fera des milliers de morts), puis finance la répression du mouvement Ennahdha en Tunisie et la contre-révolution en Libye aux côtés du maréchal Haftar (le même qui aide les milices qui sèment le chaos au Soudan-2025). Dans le même temps, son frère Abdallah ben Zayed (ABZ) s’active sur la scène diplomatique et médiatique pour vendre le narratif émirati d’une guerre nécessaire contre « l’extrémisme " islamiste " ».

Le terrorisme est-il réellement “islam-iste” ? L’Islam, éternel suspect ? Le piège du discours culturaliste
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Sous leur impulsion, l’appareil d’État émirati – diplomates, services de renseignement, fonds souverains – va tisser patiemment un réseau d’influence étendu en Occident. Des connexions se nouent avec des think tanks et experts sécuritaires farouchement anti- " islamistes " aux États-Unis et en Europe. Dans l’ombre, Abu Dhabi rémunère grassement des consultants, journalistes ou anciens responsables militaires occidentaux afin qu’ils relaient ses mises en garde contre les Frères musulmans et plus généralement contre le « péril vert ».

Des fuites de courriels ont montré qu’un agent émirati (surnommé Matar dans les documents) missionnait depuis la fin des années 2010 des officines privées pour infiltrer les réseaux d’influence européens.

L’une de ces officines, la société suisse Alp Services de Mario Brero, a reçu plus de 5,7 millions d’euros d’Abu Dhabi pour bâtir des dossiers à charge sur des personnalités musulmanes en Europe. D’après les investigations menées en 2023 (opération “Abu Dhabi Secrets”), Alp Services a compilé de longues listes de cibles – militants, imams, associations – à diffamer ou à faire surveiller pour le compte des services émiratis. L’objectif affiché dans ces notes était explicite : “paralyser” les personnes visées en les noyant sous les calomnies, afin de les exclure de la vie publique.

En parallèle, les deux frères Émiratis n’hésitent pas à activer leurs relations personnelles tissées avec des acteurs influents en Occident. Mohammed ben Zayed s’est rapproché depuis des années de certaines figures politiques de premier plan – Tony Blair, ancien premier ministre britannique engagé dans la lutte contre le « radicalisme », ou encore des membres éminents du Parti républicain américain – pour faire valoir la convergence de vues entre les Émirats et l’Occident face à l’« islamisme politique ». Abdallah ben Zayed, de son côté, multiplie les visites officielles et les tribunes médiatiques présentant son pays comme un bastion de la tolérance menacé par l’extrémisme religieux – un paradoxe lorsqu’on sait que la même rhétorique sert à justifier la surveillance généralisée des pratiquants musulmans. Ce double langage, exporté sans complexe dans les capitales européennes, prépare le terrain aux opérations d’influence plus souterraines qui vont suivre.


Abdullah ben Zayed, ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, lors d’un forum à Abou Dhabi en 2017, où il met en garde l’Occident au sujet de l’Islam européen.

Le 21 mai 2017, à la surprise générale, c’est un haut responsable d’un pays musulman qui a tenu un discours digne de l’extrême droite européenne. Abdullah ben Zayed, ministre des Affaires étrangères émirati (et frère de l’actuel président Mohammed ben Zayed), déclarait qu’« il viendra un jour où bien plus d’extrémistes radicaux et de terroristes sortiront d’Europe, en raison d’un manque de prise de décision, du politiquement correct ou de l’ignorance de certains qui pensent connaître l’Islam mieux que nous. C’est de la pure ignorance ». Il ajoutait que « certains pays européens ne réalisent pas qu’il y a 50 millions de musulmans en Europe, que l’islam est une religion européenne et refusent de l’admettre ». Ces propos – insinuant que la simple présence de millions de musulmans en Europe poserait un problème sécuritaire – ont été tenus en anglais devant un parterre d’invités à Abou Dhabi, comme pour s’assurer que l’Occident en saisisse bien la portée.

Beaucoup auraient attribué de tels mots à un leader de l’extrême droite islamophobe, voire à un néo-nazi, tant le discours vise l’islam en tant que tel et non seulement les extrémistes. Pourtant, l’auteur de ces déclarations n’était autre qu’un ministre d’un pays musulman allié de l’Occident. La vidéo de son intervention, diffusée sur les réseaux sociaux en 2024, a été applaudie par des figures de la droite populiste. Le compte conservateur Visegrád 24 a salué la « prophétie » de ben Zayed, vue des millions de fois, et Elon Musk lui-même a relayé la séquence en commentant : « Il sait de quoi il parle ». Abdullah ben Zayed s’en est félicité en répliquant : « Je vous l’avais bien dit ». Des militants islamophobes y ont vu la confirmation que même un dirigeant « musulman » dénonce le danger de l’islam en Europe.

L’attitude d’Abdullah ben Zayed tranche avec celle qu’affichait le régime émirati quelques années plus tôt. En 2007, lors d’un concert à Abou Dhabi en hommage au prophète Mohammed paix sur Lui (après l’affaire des caricatures danoises), ce même ministre avait été filmé en larmes, ému en défense de l’honneur du Prophète. À l’époque, les Émirats rejoignaient officiellement la vague de protestation contre l’islamophobie en Europe. Que s’est-il passé depuis ? S’agissait-il d’une hypocrisie dès le départ, ou bien d’un revirement idéologique profond des dirigeants émiratis ? L’examen des faits récents suggère un changement radical : Abou Dhabi est passé du rôle de défenseur symbolique de l’islam à celui de promoteur actif d’une guerre contre l’islam engagé – et même, de plus en plus, contre l’islam tout court.


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De la lutte anti-Frères musulmans à la stigmatisation de l’islam

Pour comprendre ce revirement, il faut rappeler la nouvelle obsession du pouvoir émirati : l’éradication des Frères musulmans qui ont le défaut de ne pas être monarchistes. Historiquement, les monarchies du Golfe entretenaient des relations ambivalentes avec ce mouvement islamiste transnational né en 1928 en Égypte. Dans les années 1970-1980, de nombreux enseignants et prédicateurs proches des Frères musulmans ont été accueillis dans les pays du Golfe (fuyant la répression de Nasser en Égypte ou d’Hafez el-Assad en Syrie), et ont contribué à y islamiser l’éducation religieuse. Ironie de l’histoire, Mohammed ben Zayed (MBZ) lui-même – aujourd’hui à la tête des Émirats – a eu pour mentor un intellectuel d’inspiration frériste (le cheikh Ezzedine Ibrahim) durant sa jeunesse. Des câbles diplomatiques divulgués révèlent que MBZ confiait à ses proches : « J’ai fait partie des Frères musulmans dans ma jeunesse, je sais comment ils pensent » – signe qu’il les a autrefois fréquentés avant de les renier.

Ce revirement s’est cristallisé après les attentats du 11 septembre 2001 et, surtout, avec le Printemps arabe de 2011. La vague révolutionnaire qui a balayé plusieurs dictatures arabes a été perçue comme une menace existentielle par les monarchies du Golfe. En Égypte, l’accession au pouvoir de Mohamed Morsi (issu des Frères musulmans) par les urnes en 2012 a provoqué la panique à Abou Dhabi et Riyad. MBZ, de concert avec l’Arabie saoudite, a alors décidé de désigner les Frères musulmans comme l’ennemi numéro un. Les Émirats et leurs alliés ont accusé les Frères d’instrumentaliser les révoltes pour instaurer des théocraties à la place des régimes en place. Dès 2014, Abou Dhabi a officiellement classé la confrérie comme organisation terroriste – suivis en cela par l’Arabie saoudite, l’Égypte d’al-Sissi, Bahreïn, la Russie ou encore la Syrie d’Assad.

Pourtant, cette rhétorique ne reflète pas la réalité multiforme des Frères musulmans. Tous les courants “fréristes” ne prônent pas la violence, loin s’en faut. L’organisation, fondée par Hassan al-Banna, s’est donné pour objectif officiel une renaissance islamique par des moyens pacifiques et l’éducation religieuse, en s’opposant à la domination coloniale et à l’occidentalisation des sociétés musulmanes. Certes, son histoire a connu des branches radicalisées. Mais la plupart des branches contemporaines des Frères musulmans ont renoncé à la violence. En Tunisie, par exemple, le parti Ennahda issu de cette mouvance a gouverné en coalition et respecté le jeu démocratique. En Égypte même, les Frères ont tenté l’expérience électorale en 2012. On est donc bien loin d’une nébuleuse terroriste unifiée : la confrérie est un mouvement hétérogène, traversé de courants divers, et ne constitue pas une structure centralisée pyramidale. La chose est bien plus complexe et le remémorer ne fait pas de nous des ikhwan mais des personnes qui aiment la précision, uniquement.

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L’injustice islamophobe en France – constat et dénonciation militante - 25 pages Un livret coup de poing pour comprendre comment en haut, les médias et certains idéologues nourrissent une injustice profonde envers les musulmans de France. Ce livret aborde sans détour la montée inquiétante de l’islamophobie en France :

D’ailleurs, historiquement, les Occidentaux eux-mêmes n’ont pas toujours considéré les Frères musulmans comme des terroristes. Pendant la Guerre froide, les États-Unis ont vu dans les ikwhan (Frères Musulmans) un rempart contre le communisme. En 1953, l’administration Eisenhower avait même invité à la Maison Blanche Saïd Ramadan – gendre du fondateur des Frères – dans le cadre d’un colloque, percevant en lui un allié modéré contre l’idéologie soviétique. De même, en France, l’État a longtemps toléré, voire encouragé, l’implantation de structures liées aux Frères musulmans. Dans les années 1980, sous la présidence de François Mitterrand, des réfugiés islamistes égyptiens, syriens ou tunisiens ont trouvé asile en France. Une fédération d’associations proche des Frères, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France, aujourd’hui rebaptisée « Musulmans de France »), s’est développée au grand jour. En 2003, Nicolas Sarkozy l’a même intégrée au Conseil français du culte musulman, lui conférant une reconnaissance officielle en échange d’une participation à la représentation de l’islam de France. On le voit : si les Frères musulmans étaient intrinsèquement assimilés à un groupe terroriste, jamais des dirigeants occidentaux n’auraient collaboré de la sorte avec eux. C’est bien pour des raisons politiques conjoncturelles (stabilité des régimes autoritaires, rivalités régionales, alliance avec Israël, etc.) que certains gouvernements – dont les États-Unis sous Donald Trump – ont envisagé de relayer la ligne émiratie en diabolisant la confrérie.

En déclarant la guerre aux Frères musulmans, Mohammed ben Zayed et ses partenaires (Égypte, Arabie saoudite…) affirment combattre “l’islam politique” – qu’ils accusent de menacer la souveraineté des États. Mais au fil des années 2010, cette guerre idéologique a glissé vers une hostilité plus large contre l’islam tout court, du moins contre toute expression publique de la religion susceptible de nourrir un sentiment d’appartenance communautaire ou politique chez les musulmans. Les Émirats justifient leurs actions au nom de la lutte contre “l’extrémisme”, mais ils en viennent à englober sous ce label toute pratique de l’islam qu’ils jugent incompatible avec leur vision ultra-sécuritaire. C’est ainsi qu’Abdullah ben Zayed, en 2017, pointait comme problème non pas seulement les terroristes, mais l’existence même de 50 millions de musulmans en Europe. Le glissement sémantique est dangereux : de “nous combattons les extrémistes”, on passe à “nous nous méfions de tous les musulmans”.


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Infiltration de l’Europe : think tanks, médias et encyclopédies sous influence

C’est en Europe que la guerre de l’information lancée par les Émirats a trouvé un terrain d’élection. Profitant d’un climat déjà tendu par les attentats kharidjites (qualifiés d' "islamistes") des années 2010, Abu Dhabi va subtilement alimenter la peur de l’« ennemi intérieur " islamiste " ». Stratégie assumée : activer les réseaux d’extrême droite et les failles médiatiques occidentales pour diffuser son agenda. « En Europe, ce cadrage idéologique est déployé via un véritable infrastructure de lobbying – entretiens avec les élites, engagement avec l’extrême droite, mobilisation de think tanks et soutien à des “experts” médiatiques » décrypte le Dr. Andreas Krieg. Autrement dit, les Émirats cultivent à la fois l’oreille des décideurs et la plume des commentateurs.

Des révélations éclatantes ont mis au jour l’ampleur de ces ingérences. En 2023, une enquête collaborative baptisée Abu Dhabi Secrets a par exemple montré comment les agents d’Alp Services, sous contrat émirati, ont manipulé des sources d’information aussi diverses que Wikipédia ou des bases de données financières pour calomnier des musulmans d’Europe.


The New Yorker a documenté comment la fiche Wikipédia d’une entreprise dirigée par un musulman a soudain été modifiée pour l’associer à tort au terrorisme, dans le cadre d’une campagne secrète orchestrée depuis Abu Dhabi.


Les mêmes mercenaires du numérique ont altéré les pages Wikipédia d’un expert onusien (Kamel Jendoubi) critique envers les Émirats, en s’appuyant sur de pseudo-sources réactionnaires afin de le discréditer. « Wikipedia est un monstre ! » admettra l’un des opérateurs pris la main dans le sac, conscient de la puissance de cette arme informationnelle qu’ils ont tenté d’exploiter.

Mais l’influence émiratie ne s’est pas arrêtée aux encyclopédies en ligne. Elle a aussi pénétré les médias et tribunes européennes par des voies détournées. À partir de 2017, une nébuleuse de “jeunes experts” pro-Émirats est apparue sur les réseaux sociaux et dans la presse d’opinion, véhiculant à l’unisson les éléments de langage d’Abu Dhabi. « Ce qui pourrait sembler une mosaïque de voix indépendantes est en réalité un écosystème médiatique structuré, introduisant des perspectives alignées sur l’État émirati dans le débat européen » analyse le professeur Marc Owen Jones, spécialiste des réseaux de désinformation.

Son enquête révèle que de faux analystes originaires des Émirats, à l’instar d’un certain Amjad Taha, ont été propulsés sur la scène médiatique occidentale en se présentant comme de courageux dénonciateurs de l’extrémisme. En réalité, ces « désinformateurs » (ou disinfluencers) répandent sciemment de fausses nouvelles au bénéfice d’Abu Dhabi, tout en bénéficiant d’une étrange complaisance de certains médias en mal de « voix musulmanes modérées ».

Le cas Taha est édifiant : régulièrement invité sur des chaînes britanniques ou dans des colonnes de grands journaux, il a accusé sans preuve des ONG islamiques respectées de collusion terroriste – au point que la chaîne GB News a été condamnée en 2025 à payer de lourds dommages et intérêts après avoir relayé ses propos diffamatoires contre l’organisation humanitaire Islamic Relief. Le Daily Mail a dû retirer in extremis des allégations similaires, et encore en janvier 2026 Taha signait une tribune alarmiste dans The Times sur une prétendue infiltration islamiste des campus universitaires, au diapason parfait de la campagne d’Abu Dhabi contre les étudiants musulmans.

En coulisses, les Émirats n’ont pas hésité non plus à financer des instituts de recherche occidentaux pour légitimer leur narrative. Des think tanks spécialisés en contre-terrorisme ont reçu des fonds émiratis afin de produire des rapports à charge sur la mouvance "islamiste" en Europe. Cette porosité trouble entre recherche, lobbying et propagande a été relevée jusque dans le cas d’institutions académiques réputées.

Aux États-Unis, la prestigieuse université George Washington a ainsi été mise en cause en 2024 par une plainte fédérale, accusée d’avoir hébergé un programme de recherche (le Program on Extremism) alimenté officieusement par l’argent émirati pour diffuser des thèses hostiles aux militants musulmans.

Le directeur de ce programme, Lorenzo Vidino, conseiller apprécié des gouvernements européens sur l’« islamisme », aurait accepté des rémunérations via Alp Services, l’officine au service d’Abu Dhabi, et produit des analyses biaisées – notamment en Autriche – dans le but de plaire à ses bailleurs de fonds. Ces révélations jettent une lumière crue sur la façon dont les Émirats ont su instrumentaliser l’expertise sécuritaire occidentale : sous couvert d’études scientifiques ou de conseils stratégiques, c’est bien la doxa émiratie qui a pénétré les sphères décisionnelles, présentant l’activisme musulman comme un danger imminent.


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Des campagnes ciblées pour discréditer les musulmans d’Europe

Au-delà de cette infiltration diffuse, les Émirats arabes unis ont mené des offensives ciblées contre des communautés ou organisations musulmanes précises en Europe et en Occident. À chaque fois, la méthode est similaire : financer des opérations locales (sondages, reportages, pression politique, etc.) qui alimentent le récit d’une menace intérieure " islamiste ", puis pousser les autorités du pays concerné à sévir. Voici quelques exemples marquants de cette guerre silencieuse sur plusieurs fronts :

  • La fabrique de la peur en France par les sondages. Fin 2025, un sondage de l’IFOP sur « les jeunes musulmans de France » fait grand bruit : il suggère une progression de la « tentation islamiste » chez les 15-24 ans, chiffrant à 69% la proportion de jeunes musulmans plaçant la religion avant la République, et autres résultats choc. Très vite, des voix dénoncent la méthodologie et l’intention de cette enquête. L’investigation révèle alors que le commanditaire du sondage n’est autre qu’une obscure revue nommée Écran de Veille, vitrine d’un think tank officieux financé par les Émirats arabes unis. Le Monde montre que derrière Écran de Veille opère Atmane Tazaghart, un ancien journaliste ayant des liens financiers directs avec Abu Dhabi. Celui-ci a multiplié les projets éditoriaux à charge contre les Frères musulmans et le Qatar (rival honni des Émirats) et aurait même été en contact avec l’agent secret Matar via une boîte mail anonyme. Le sondage IFOP, truffé de questions orientées visant à détecter de supposés « fréristes » cachés, s’inscrit dans cette campagne de suspicion : il s’agissait de produire des “chiffres” pour alimenter la peur de l’ "entrisme islamiste", puis de les marteler dans les médias français. Ce cas illustre comment l’argent émirati a pu instrumentaliser la science de l’opinion afin d’influencer le débat public d’un pays laïque comme la France – où, ironie du sort, les Émirats se posent en rempart face à un "islamisme" qu’ils contribuent à fantasmer.
  • Pressions diplomatiques à Londres : « la chasse aux Frères ou la fin des affaires ». Au Royaume-Uni, les Émirats n’ont pas seulement courtisé l’extrême droite (même si Nigel Farage, figure du Brexit, a été invité tous frais payés à Abu Dhabi en 2025 et en est revenu en promettant de bannir les Frères musulmans s’il arrivait au pouvoir). Ils ont aussi exercé un véritable chantage d’État auprès des gouvernements britanniques successifs. D’après des documents révélés par The Guardian, dès 2012 le prince héritier MbZ avait averti le Premier ministre d’alors, David Cameron, que d’importants contrats d’armement et d’investissements seraient bloqués si Londres ne sévissait pas contre les Frères musulmans. En 2015, ces menaces sont réitérées par l’entourage de MbZ – notamment via Khaldoon Al-Mubarak, son émissaire influent à Londres – qui déplore la « complaisance » britannique à l’égard de la confrérie. Les Émirats considèrent la présence de figures des Frères musulmans en exil à Londres comme un casus belli et n’hésitent pas à le faire savoir : « Notre allié [britannique] ne voit pas [les Frères] comme nous les voyons : une menace existentielle », fait ainsi remonter Khaldoon Al-Mubarak en 2014. Sous cette pression, le gouvernement Cameron commande un rapport sur les Frères musulmans (rapport Jenkins) et retarde sa publication de peur de froisser Abu Dhabi. Si le Royaume-Uni n’est finalement pas allé jusqu’à proscrire la confrérie (faute de preuves de terrorisme), les relations avec les EAU en ont été fortement conditionnées. L’épisode dévoile en creux l’efficacité du lobbying émirati : en agitant la promesse ou le retrait de contrats juteux (avions de combat, forages pétroliers), MbZ a su imposer la question des Frères musulmans à l’agenda d’une puissance occidentale, au point d’influencer sa politique intérieure.
  • Opération Luxor en Autriche : le fiasco d’une chasse aux sorcières inspirée par Abu Dhabi. Le 9 novembre 2020, à l’aube, les forces spéciales autrichiennes lancent le coup de filet le plus massif de l’histoire du pays en temps de paix : 70 adresses de personnalités et associations musulmanes sont perquisitionnées simultanément, de Vienne à Graz, dans ce qui est baptisé Opération Luxor. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Karl Nehammer, présente l’opération comme un coup de massue contre la mouvance « islamiste et des Frères musulmans » soupçonnée de former une cinquième colonne. Pourtant, aucune inculpation terroriste ne sera émise à l’issue de ces descentes spectaculaires. Deux ans plus tard, la justice autrichienne déclarera même ces perquisitions illégales et infondées, pointant un fiasco policier motivé davantage par l’idéologie que par des faits. Quelle mouche avait piqué Vienne ? Des chercheurs et journalistes ont mis en lumière le rôle trouble joué en amont par des « experts de l’islamisme » liés aux réseaux émiratis. L’un des inspirateurs de la politique autrichienne, l’Italo-Américain Lorenzo Vidino (déjà évoqué plus haut), avait multiplié les briefings alarmistes sur la menace frériste en Autriche, évoquant des financements occultes et un prétendu réseau islamiste national. Or Vidino collaborait en même temps avec Alp Services, financée par Abu Dhabi, et aurait touché des honoraires pour nourrir cette narration. Parmi les victimes d’Opération Luxor figure le politologue Farid Hafez, perquisitionné et accusé à tort d’appartenir à une organisation terroriste. Hafez, aujourd’hui blanchi, a porté plainte aux États-Unis en démontrant que sa mise au ban reposait en partie sur les faux renseignements disséminés par Alp Services et ses relais, payés par les Émirats. Autrement dit, les Émirats arabes unis auraient contribué à “fabriquer” une menace Frère musulmane en Autriche, incitant les autorités locales à une répression qui s’est révélée arbitraire. Ce scandale a secoué Vienne et entaché durablement la crédibilité de la lutte anti-terroriste autrichienne, désormais accusée d’avoir servi de paravent à une agenda islamophobe étranger.
  • Offensive au Canada : TRENDS, Tawhidi et la « chasse aux islamistes » outre-Atlantique. Même en Amérique du Nord, la machine émiratie étend ses tentacules. Au Canada, c’est via un think tank basé à Abu Dhabi, TRENDS Research & Advisory, que les Émirats ont mené une campagne d’influence subtile. En novembre 2025, une délégation de TRENDS effectue une tournée médiatisée en Ontario, rencontrant des députés provinciaux et des responsables de la communauté musulmane locale. Officiellement, il s’agit d’échanges académiques sur la lutte contre l’extrémisme. En réalité, le discours tenu alors reprend mot pour mot la ligne d’Abu Dhabi : il est question des « dangers que représente les Frères musulmans et leurs menées transnationales », et de la nécessité pour le Canada de mieux se prémunir contre leur influence. La délégation émiratie honore au passage un certain imam Mohammad Tawhidi, personnage controversé d’origine chiite, autoproclamé « Imam de la paix » et connu pour ses diatribes contre l’islam "politique"sunnite. Tawhidi, qui vit entre le Canada et l’Australie, est intronisé conseiller en contre-extrémisme auprès de TRENDS et sert de visage « musulman » à la croisade anti-Frères des Émirats. Le Parlement ontarien va jusqu’à féliciter TRENDS pour son action, sans percevoir qu’il salue en réalité l’organe d’influence d’un État étranger. Dans l’ombre, Abu Dhabi tisse ainsi des liens avec certains responsables canadiens, utilisant la carte de la déradicalisation pour insinuer son agenda. Là encore, la cible finale déborde du seul cadre des Frères musulmans : en attisant les soupçons envers l’engagement des jeunes musulmans canadiens, les Émirats contribuent à un climat de surveillance généralisée de toute expression de foi un peu visible, du port du hijab jusqu’aux prises de position pro-palestiniennes.
    • Alliances inattendues : la tentation sectaire. Dernier volet de ces campagnes, plus insidieux : les Émirats ont su exploiter certaines fractures internes à l’islam pour servir leur lutte d’influence. Ainsi ont-ils mis en avant des figures issues de courants chiites ou appartenant à des minorités musulmanes pour dénoncer les mouvements sunnites d’inspiration frériste. Le cas de l’imam Tawhidi (chiite aligné sur les Émirats) en est un exemple. Abu Dhabi a également soutenu des organismes tels que le Global Imams Council, regroupant quelques dignitaires chiites ou religieux apolitiques, en les encourageant à adopter une ligne dure contre les Frères musulmans et les "islamistes" sunnites. Cette instrumentalisation de la rivalité sunnites/chiites vise à isoler les musulmans sunnites engagés (souvent assimilés à tort à l’idéologie des Frères) en montrant qu’« eux-mêmes sont critiqués par d’autres musulmans ». De même, les Émirats n’ont pas hésité à financer ou courtiser des intellectuels se réclamant d’un "islam" laïc ou soufi, moins nombreux en Europe, pour qu’ils cautionnent la mise à l’index des organisations proches des Frères. En réalité des Musulmans engagé qui dérangent... Derrière un discours affiché de promotion d’un « islam modéré et éclairé », Abu Dhabi encourage en réalité un discours de division au sein des communautés musulmanes, opposant les « bons musulmans » (ceux qui se plient à la vision émiratie apolitique) aux « mauvais » (ceux qui défendent un islam engagé, sensibilisé sur les affaires de la Umma). Cette stratégie du diviser pour régner affaiblit la représentation musulmane en Europe en la morcelant, et sert in fine les intérêts du narratif émirati.

Diviser pour affaiblir : les mécaniques modernes et islamophobes contre l’unité musulmane
Bismillah : https://ko-fi.com/parolemusulmane

« Islamisme » : un piège sémantique pour lier islam et terreur

L’un des outils les plus pernicieux de la guerre idéologique émiratie – et plus largement de la rhétorique sécuritaire contemporaine – est l’utilisation galvaudée du terme « islamisme ». Derrière ce mot-valise se cache un véritable piège sémantique : il suggère que l’islam, pris dans sa dimension religieuse, porterait en germe un projet politique intrinsèquement dangereux. Le discours émirati, repris par de nombreux médias et responsables occidentaux, joue de cette ambiguïté en entretenant la confusion entre islam et violence.

En réalité, le terme islamisme recouvre historiquement des phénomènes très divers – de la simple revendication identitaire musulmane à l’engagement militant non-violent, en passant par des courants réformistes ou caritatifs – et n’implique nullement la promotion du terrorisme. Aucune connexion doctrinale n’existe entre les principes de l’islam – même lorsqu’ils sont invoqués pour guider la société ou l’État – et les actes terroristes aveugles commis par des groupuscules marginaux. Comme le rappellent de nombreux islamologues, les terroristes de groupes tels qu’Al-Qaida ou Daech ont développé une idéologie propre, ultra-violente et minoritaire, en rupture complète avec la doctrine sunnite classique. Assimiler tout projet politique s’inspirant de l’islam à une entreprise terroriste relève donc de l’amalgame pur et simple, voire de la malhonnêteté intellectuelle. En effet, les pays Musulmans qui le souhaitent ont le droit fondamental d'avoir pour Valeurs, pour Références les Enseignements du Coran et de la Sunnah.

Or, c’est précisément cet amalgame que promeut la grille de lecture voulue par Abu Dhabi et ses relais mais pas que : en parlant constamment de « menace islamiste » pour désigner tantôt un parti politique musulman, tantôt une association conservatrice, tantôt un groupe terroriste, on jette un voile de suspicion généralisée sur l’islam en tant que système de valeurs. L’usage extensif du vocable « islamiste » a ceci de commode pour les apprentis-ingénieurs sociaux : il associe dans l’imaginaire public l’islam et le terrorisme, sans avoir à le dire explicitement. C’est un raccourci lexical qui permet de frapper les esprits – et qui piège souvent les commentateurs eux-mêmes. Combien de débats en France ou ailleurs ont mélangé sous l’étiquette d’« islamisme » des réalités aussi éloignées que le port du voile par des étudiantes, des revendications politiques dans des pays musulmans, et les crimes de fanatiques se réclamant de Daech ?

Déconstruire ce piège sémantique est essentiel pour retrouver une lecture saine des enjeux. Revendiquer l’islam comme source d’inspiration politique ou sociale n’a rien de criminel en soi. Dans les pays à majorité musulmane, c’est même l’exercice de la liberté fondamentale des peuples à choisir leur modèle de société. L’aspiration à un « système islamique » – par exemple l’application de la Sharia dans le cadre constitutionnel – fait partie du spectre des opinions légitimes, tant qu’elle s’exprime par les voies pacifiques. L’histoire récente a montré que l’islam engagé pouvait cohabiter avec les urnes : la Turquie, la Tunisie post-révolution ou le Maroc ont connu des gouvernements menés par des partis d’inspiration islamique, issus d’élections et respectueux du jeu institutionnel. Assimiler ces expériences à du terrorisme relève du non-sens. C’est pourtant ce glissement sémantique qu’entretiennent ceux qui parlent sans nuance « d’islamisme », englobant tout et n’importe quoi.


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Les Frères musulmans : une mouvance plurielle, de la politique à la charité

Née en 1928 en Égypte sous l’impulsion de Hassan al-Banna, la confrérie des Frères musulmans est aujourd’hui l’une des forces les plus mal comprises – et délibérément caricaturées – au monde. Rappelons quelques faits pour dissiper les fantasmes : historiquement, les Frères musulmans forment un mouvement socio-politique et religieux multiforme, présent dans de nombreux pays, prônant un retour aux valeurs musulmanes dans la vie publique. Loin de l’image d’une secte secrète ourdissant des complots terroristes mondiaux, la majorité de ses branches ont évolué vers l’action politique non violente (participation à des élections, action sociale, éducation, œuvres caritatives). Certes, la confrérie a connu des tensions internes et certaines franges locales ont pu, dans le passé, adopter des postures plus radicales ou ambiguës face à la violence (notamment dans les années 1950-60 en Égypte sous la répression de Nasser). Mais depuis plusieurs décennies, aucune instance dirigeante des Frères musulmans n’appelle à la lutte armée contre des civils. Au contraire, les groupes kharidjites comme Al-Qaida ont violemment dénoncé les Frères pour leur "modération" – Oussama ben Laden qualifiait Youssef al-Qaradawi (une des voix spirituelles proches des Frères) de « prédicateur aux pieds des tyrans », leur reprochant de participer à la démocratie plutôt que de faire le terrorisme. Daech, faisait le takfîr des ikhwan, chose connue.

Il est donc crucial de distinguer les Frères musulmans en tant que courant politique de l’islam de l’extrémisme violent. Cette distinction, naguère évidente pour nombre de responsables occidentaux, tend aujourd’hui à s’estomper sous la pression des narratifs anxiogènes. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, des dirigeants en Europe n’hésitaient pas à dialoguer avec les représentants de l’islam "politique" modéré. En France, l’ancien président François Mitterrand lui-même avait une approche ouverte : dans les années 1980, Paris a accueilli comme réfugiés de nombreux opposants islamistes modérés persécutés dans leurs pays (Tunisie, Égypte, Syrie…), considérant qu’ils pouvaient être des acteurs de changement démocratique. Mitterrand a côtoyé et soutenu des personnalités liées aux Frères musulmans lorsqu’il les voyait engagées dans des processus électoraux pluralistes. En 1993, lors d’une visite au Yémen, il rend hommage aux avancées démocratiques du pays, qui venait d’intégrer au pouvoir un parti d’inspiration frériste (Islah) mené par Abdoul Majid al-Zindani. Mitterrand assure alors le Yémen de « notre aide et de notre soutien à sa démarche démocratique » – une démarche incluant les "islamistes" "modérés" locaux. Ce soutien implicite montre bien qu’à l’époque on ne confondait pas "islamisme modéré" et terrorisme : un chef d’État français de gauche pouvait considérer des "islamistes" comme des partenaires de la démocratie naissante.

De même, aux États-Unis, durant la Guerre froide, les Frères musulmans étaient perçus comme un rempart contre l’influence communiste et ont bénéficié d’une certaine bienveillance. Même après le 11-Septembre, Washington n’a pas inscrit la confrérie sur sa liste terroriste, reconnaissant l’absence de preuves de son implication dans la violence anti-occidentale. Ce n’est qu’avec l’arrivée de dirigeants comme Donald Trump, fortement influencés par les alliés émiratis et saoudiens, que l’idée de proscrire les Frères a été poussée (sans aboutir juridiquement).

Tout cela pour dire que les Frères musulmans ne sont pas un bloc monolithique complotant dans l’ombre. Mais on trouve aussi parmi eux des militants des droits sociaux, des défenseurs de la démocratie électorale (exemple emblématique : le parti AKP de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie fut initialement inspiré par la pensée frériste tout en jouant le jeu démocratique pendant des années). Démoniser systématiquement “les Frères” revient à criminaliser une partie de l’échiquier politique musulman qui a, dans bien des cas, choisi la voie des urnes plutôt que celle des armes.

C’est pourquoi la croisade idéologique menée par les Émirats arabes unis pose problème : en brandissant l’épouvantail frériste partout, Abu Dhabi jette le soupçon sur des organisations parfaitement légales en Europe (associations estudiantines, ONG humanitaires, mosquées indépendantes…) dès lors qu’elles ont le malheur d’être qualifiées – à tort ou à raison – de « proches des Frères ». Cet amalgame a pour effet de policer le paysage de l’islam européen, en marginalisant toute voix militante ou simplement critique sous prétexte d’« islamisme ».


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De l’anti - "islamisme" à l’anti-musulman : le glissement dangereux

Le résultat le plus préoccupant de ces campagnes émiraties est sans doute la dérive progressive du discours : parti d’une croisade contre les « islamistes », il en vient désormais à toucher les musulmans pratiquants en général. Plusieurs observateurs notent que le narratif d’Abu Dhabi, repris dans certains cercles en Europe, tend à élargir la cible : la méfiance affichée envers la confrérie des Frères musulmans déborde aujourd’hui sur une suspicion globale envers des pans entiers de la communauté musulmane. « Formellement focalisé sur les Frères, l’agenda [émirati] déborde souvent en une hostilité anti-musulmane plus large » analyse Marc Owen Jones, soulignant que les réseaux de désinformation liés aux EAU exploitent des tropes islamophobes préexistants pour avancer leur cause. Autrement dit, sous couvert d’anti- "islamisme", c’est l’islam visiblement pratiqué qui est visé.

Les conséquences concrètes de ce glissement se font sentir dans plusieurs pays européens. En France, on a vu ces dernières années une extension de la méfiance du « radicalisme » à des comportements religieux somme toute ordinaires – port du voile, refus de certaines pratiques (comme serrer la main à une personne de sexe opposé), observance stricte des rites. Des politiques publiques ont été justifiées par la lutte contre le « séparatisme islamiste » alors qu’elles touchent en réalité des milliers de musulmans sans aucune visée politique subversive (fermetures administratives de lieux de culte pour des prêches jugés rigoristes, contrôles accrus des associations culturelles musulmanes, etc.). En Autriche, après l’opération Luxor, le gouvernement est allé jusqu’à publier une « carte de l’islam » recensant les mosquées et associations musulmanes du pays, exposant ainsi l’ensemble de la communauté à la stigmatisation – mesure violemment critiquée comme discriminatoire et finalement suspendue. Au Royaume-Uni, la mouvance conservatrice autrefois focalisée sur les « islamistes radicaux » glisse parfois vers un discours qui englobe aussi les revendications des musulmans ordinaires (par exemple, les campagnes contre le port du burkini, ou la polémique sur les menus halal dans les cantines, considérés par certains comme des signes d’« islamisation » insidieuse).

Cette évolution alarmante n’a pas échappé à certains intellectuels et responsables politiques en Europe. En France, le leader de la France Insoumise Jean-Luc Mélenchon a récemment dénoncé les ingérences émiraties dans le débat public français, accusant Abu Dhabi de financer des campagnes pour discréditer quiconque combat l’islamophobie. Il affirme que son propre parti a été ciblé par ces manœuvres de déstabilisation étrangère, ce qui rejoint les révélations d’Abu Dhabi Secrets. Mélenchon pointe du doigt un phénomène : à force de voir des agents étrangers souffler sur les braises, « la France [est devenue] le terrain d’ingérences visant à décrédibiliser les critiques de la politique émiratie. » En creux, il met en garde contre la complaisance de l’élite envers un pays qui projette ses phobies sur la société française.

Plus largement, des gouvernements occidentaux commencent à s’inquiéter de l’ampleur de cette guerre idéologique venue d’un pays allié. La révélation du scandale Alp Services a provoqué un électrochoc : en juillet 2023, la Belgique a officiellement convoqué l’ambassadeur des EAU et adressé une protestation après avoir découvert qu’Abu Dhabi avait financé une campagne diffamatoire contre des personnalités musulmanes belges et même des fonctionnaires européens à Bruxelles. C’est l’une des premières fois qu’un État occidental prend publiquement à partie les Émirats pour leur rôle néfaste dans la diffusion d’idées islamophobes. De son côté, la Suisse – base de l’officine Alp – a ouvert une enquête pénale contre ses dirigeants pour espionnage et diffamation, qui indirectement expose la responsabilité des commanditaires émiratis. En Autriche, l’acquittement des victimes de l’opération Luxor et la plainte de Farid Hafez contre les influenceurs liés aux EAU ont mis les autorités devant un fait dérangeant : un État étranger musulman a pu les pousser à commettre des atteintes graves aux libertés de leurs propres citoyens musulmans.

Cette prise de conscience en est à ses balbutiements. Longtemps, les Émirats ont bénéficié d’un préjugé favorable en Occident en raison de leur image de pays stable, ouvert aux affaires, allié stratégique contre le terrorisme. Il a donc pu sembler incongru, voire complotiste, d’imaginer Abu Dhabi attiser la haine contre l’islam dans les démocraties libérales. Et pourtant, les faits sont là, de plus en plus documentés et difficilement réfutables : un État se réclamant de l’islam sunnite mène une guerre froide idéologique contre certaines expressions de l’islam en Europe, au mépris des dégâts collatéraux que cela engendre pour des millions de musulmans ordinaires.


Pourquoi Dieu nous enjoint-il de l’adorer ? Sami Ameri - al Bayyinah
Chaque prouesse scientifique complexifie notre vision des mécanismes du monde déjà extrêmement sophistiqués. Chaque jour, le laboratoire grandeur nature qui nous fait écarquiller les yeux gagne du terrain vers la connaissance du Grand Ordonnanceur qui signe chacune de Ses œuvres. Les avancées scientifiques sont des cou

Conclusion : Faire la lumière sur l’« Émirat invisible »

L’« Émirat invisible » – cette influence feutrée mais prégnante des Émirats arabes unis sur le récit de l’islam en Europe – constitue aujourd’hui un défi majeur pour les sociétés européennes et les communautés musulmanes qui y vivent. L’enjeu n’est rien de moins que la souveraineté du débat public et la protection d’une partie de nos concitoyens contre une stigmatisation injuste. Il ne s’agit pas de nier les problèmes de sécurité posés par le terrorisme, ni de tomber dans une naïveté angélique envers certains courants. Il s’agit de refuser les amalgames toxiques et les manipulations géopolitiques qui instrumentalisent ces enjeux à des fins inavouées.

Notre enquête a mis en évidence que derrière bien des polémiques récentes autour de l’« islamisme » se profilent les longs bras d’Abu Dhabi, riche État du Golfe obsédé par l’éradication des Frères musulmans et prêt à tout pour imposer sa grille de lecture au monde. De la diffusion de fausses informations aux pressions économiques, de l’entrisme dans les think tanks à la récupération de la fachosphère européenne, les méthodes employées rappellent tristement les pages sombres de la propagande de guerre. Qu’un pays qui se proclame protecteur de l’islam sur la scène internationale alimente en sous-main l’islamophobie institutionnelle ailleurs est une cruelle ironie – et un danger réel pour la cohésion en Europe.

La première étape pour désamorcer ce danger est d’ouvrir les yeux et de nommer les choses. Oui, un État ami de l’Occident peut chercher à orienter l’opinion publique de façon nuisible. Oui, un pays à majorité musulmane peut mener une politique fondamentalement islamophobe à l’extérieur de ses frontières. Ces réalités doivent être portées à la connaissance de tous, avec des faits, des preuves, des sources solides. C’est ce que nous avons tenté de faire ici, en rassemblant les éléments d’un puzzle longtemps resté dans l’ombre.

Il revient désormais aux responsables politiques, aux journalistes intègres et aux citoyens vigilants de tenir compte de cette influence pernicieuse. Cela implique de développer un regard critique sur certaines narrations toutes faites – par exemple, s’interroger systématiquement sur cui bono : à qui profite l’article à sensation sur « les islamistes qui infiltrent nos mairies » ? qui finance l’« expert en déradicalisation » toujours prompt à dénoncer telle organisation musulmane ? de qui proviennent réellement ces fuites opportunes qui jettent le discrédit sur un opposant d’origine arabe ou sur une ONG islamique ? En se posant ces questions, on aperçoit souvent en filigrane l’ombre de l’émirat d’Abu Dhabi et de son agenda.

Pour les musulmans d’Europe, majoritairement attachés aux valeurs de vivre ensemble et désireux de vivre leur foi paisiblement, l’heure est à la vigilance mais aussi à la clarification. Il est de plus en plus crucial de reprendre la main sur le récit : expliquer ce qu’est réellement l’engagement musulman, dans toute sa diversité, et démonter les amalgames qui visent à les marginaliser. Cela passe par une solidarité au-delà des étiquettes afin de ne pas jouer le jeu de la division encouragée par Abu Dhabi.

L’« Émirat invisible » ne restera pas invisible bien longtemps si la lumière continue d’être faite. En exposant ses manœuvres, en nommant ses complices, en refusant ses injonctions, l’Europe peut mettre un coup d’arrêt à cette guerre silencieuse. Car en démocratie, la meilleure arme contre la manipulation, c’est la transparence et la vérité. Et la vérité, aussi dérangeante soit-elle, est que la lutte contre l’extrémisme ne doit jamais servir de paravent à une croisade contre l’islam lui-même. À nous de ne pas l’oublier, et de défendre une société où la sécurité de tous n’est pas garantie aux dépens des libertés de quelques-uns.

Sources : Middle East Eye, The New Yorker, Financial Times, Middle East Monitor, The Guardian, Le Monde, Der Spiegel, New Lines Magazine, Mediapart, New Arab, Wikileaks (sélection).