Quand le vocabulaire des droits de l’homme sert d’ornement, et que la réalité révèle l’impunité, le deux-poids-deux-mesures et la faillite morale.


Introduction

Depuis des décennies, l’Occident institutionnel se présente comme l’héritier naturel des “Lumières” : raison, universalisme, droits humains, dignité, primauté du droit. Cette prétention est répétée comme un mantra, enseignée comme une évidence, affichée comme un label de supériorité morale.

Mais que vaut cette “civilisation des Lumières” lorsque l’épreuve décisive survient ? Que vaut-elle lorsque des populations civiles sont écrasées, que des hôpitaux sont visés, que la faim devient un instrument de guerre, que des juristes, des médecins, des enquêteurs, des ONG et des mécanismes onusiens alertent — et que l’on continue, malgré tout, à justifier, minimiser, détourner le regard ?

La question n’est pas seulement géopolitique. Elle est spirituelle, éthique, juridique, civilisationnelle. Car ce qui se joue, ce n’est pas un débat d’opinions : c’est l’écart entre un discours universel et une pratique sélective.


1) Les “Lumières” comme slogan : l’universalisme à géométrie variable

Les valeurs proclamées ne deviennent crédibles que lorsqu’elles s’appliquent à ceux qu’on n’aime pas, à ceux dont la défense coûte cher, à ceux dont la souffrance dérange les alliances.

Or on observe trop souvent un mécanisme devenu presque automatique :

  • Quand la victime est “la bonne”, la compassion est immédiate, la solidarité est proclamée, les sanctions tombent, les médias répètent le récit officiel en boucle, les symboles s’alignent, les institutions s’activent.
  • Quand la victime est “la mauvaise”, le langage change : on parle “d’incidents”, “d’affrontements”, “de contexte complexe”, “de riposte”, “d’enquête à venir”, “d’allégations”, “d’erreurs tragiques”.

Ce n’est pas seulement une injustice : c’est une pédagogie de l’inhumanité. Car à force de hiérarchiser les vies, on fabrique une hiérarchie des dignités.


2) Le droit international invoqué… puis piétiné

On vante la “primauté du droit”. Mais au moment où le droit international gêne, on l’affaiblit. On le relativise. On l’étouffe sous le bruit médiatique. On le réduit à une “position politique”.

Pourtant, les grands textes n’ont pas été écrits pour décorer des discours :

  • ils ont été conçus pour empêcher l’irréparable,
  • pour contenir la brutalité des États,
  • pour protéger les civils,
  • pour interdire la punition collective, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, et prévenir le génocide.

Le drame contemporain, c’est que beaucoup ont fini par confondre “droit international” avec “outil rhétorique”. On le brandit contre certains, puis on le neutralise contre d’autres. Résultat : le droit devient fragile, et l’ordre mondial se transforme en jungle.


3) Quand la désobéissance civile devient un rappel à l’ordre moral

Il existe des moments où l’institutionnel s’enlise, où l’État “responsable” se cache derrière des formules, où les médias dominants récitent la prudence comme une prière vide.

Alors surgit la société civile : médecins, juristes, étudiants, travailleurs, élus, citoyens.
Ils protestent, documentent, boycottent, refusent de coopérer, refusent de charger, refusent de se taire.

La désobéissance civile n’est pas le chaos : elle est parfois le dernier réflexe de conscience. Elle dit : “si la loi nationale sert à couvrir l’injustice, alors il faut rappeler qu’il existe des principes supérieurs : dignité humaine, protection des civils, interdiction des crimes.”

Ce n’est pas une rupture avec la démocratie. C’est parfois son sursaut.


4) L’obsession médiatique : délégitimer, ridiculiser, dissoudre

Un signe révélateur d’une civilisation qui s’égare, c’est sa manière de traiter ceux qui dénoncent l’injustice.

Le procédé est connu :

  • on caricature les actions civiques (“utopistes”, “naïfs”, “provocateurs”),
  • on soupçonne au lieu d’écouter,
  • on moralise la colère mais on banalise la violence réelle,
  • on déplace le sujet : au lieu de parler des victimes et des preuves, on parle du “ton”, de la “forme”, des “mots”.

Cette inversion est redoutable : elle transforme le crime en “polémique”, et la dénonciation en “extrémisme”.


5) La grande fracture : le deux-poids-deux-mesures détruit tout

Quand des sanctions rapides frappent un camp, mais qu’une indulgence durable protège l’autre, ce n’est pas seulement une incohérence : c’est une fracture globale.

Les peuples du monde ne sont pas dupes.
Ils voient le tri, l’exception, la complaisance. Ils entendent les grandes leçons de morale… puis observent le silence quand ces leçons devraient coûter politiquement.

Cette fracture a une conséquence majeure : elle rend inaudible le discours occidental sur les droits humains. Et quand une parole perd sa crédibilité, elle perd aussi son pouvoir protecteur.


6) La “civilisation des Lumières” : une civilisation de principes ou de privilèges ?

La question est simple, et elle dérange :

Les principes sont-ils universels, ou réservés à certains ?
Les victimes sont-elles égales, ou hiérarchisées ?
Le droit est-il une norme, ou une arme politique ?

Si les réponses réelles penchent vers le privilège, alors ce n’est plus une civilisation de Lumières : c’est une civilisation de façade, où la raison est invoquée mais où l’intérêt dicte la vérité.


Conclusion

Les Lumières authentiques ne sont pas un drapeau qu’on agite. Ce sont des obligations : cohérence, justice, protection des civils, courage politique, respect du droit, refus de l’impunité.

Et c’est précisément pour cela que cette époque révèle une vérité brutale :
la “dite civilisation des Lumières” n’est clairement pas celle qui s’en revendique.
Car une civilisation se juge à ce qu’elle fait quand elle pourrait perdre quelque chose en restant juste.